Un Chartreux nous parle de l’amitié

Chartreuse abandonnée, sur l’île de Capri  (Naples, Italie)

Même si dom Guillerand, en tant que Chartreux et par goût personnel, était plus du genre solitaire que du genre communautaire, il n’en demeure pas moins qu’il fut toujours très ouvert à l’amour sous toutes ses formes, spécialement en rapport avec Dieu. Dans cet extrait de lettre, il donne à son correspondant de très précieux conseils sur la véritable amitié, écoutons-le :

AMITIÉ

« Pour franchir le seuil de l’amitié n’oublie pas que la condition première et essentielle est le renoncement: la poursuite désintéressée du bien de ton ami, de ses avantages, de ses intérêts, de ses joies.

Rappelle-toi également que l’amitié idéale n’existe pas et n’est pas nécessaire. La vie ne nous apporte jamais tout ce que nous rêvons. Il faut envisager la vie réelle. Or le réel est que nous avons tous des défauts, beaucoup plus que nous ne pensons. Et nous nous faisons souffrir les uns les autres avec ces défauts. Nous devons nous aimer malgré ces défauts ; et si nous nous aimons vraiment, nous devons tendre à les corriger dans nos amis. C’est à cette condition-là que l’amitié mérite son nom et joue son rôle. Tant qu’elle ne le fait pas, elle demeure camaraderie.

La vraie amitié a certainement existé et existera toujours. Mais je crois qu’elle est assez rare ; et de nos jours plus encore peut-être. Car elle est le contraire de l’égoïsme qui est très fréquent. L’égoïste ne s’occupe que de soi, et, à l’opposé, l’ami laisse couler toute son âme dans l’âme de l’autre pour que les deux n’en fassent qu’une. Ce seuil, si les circonstances le permettent, il faut le franchir sans crainte. Les avantages sont incomparablement supérieurs aux inconvénients. Laisse tomber sans les voir les faiblesses, les défauts, tout ce qui est inhérent à la vie réelle, et tu en retireras un grand bénéfice.

(…) Voilà aussi comment, lorsque nous aimons Dieu et que nous avons avec lui ces rapports d’amitié, notre vie prend une envergure sans bornes et devient la vie éternelle. »

(Écrits spirituels, tome 2, page 276s)

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Aimer nos ennemis?

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Le baiser de Judas Iscariote

 De tous les commandements donnés par Jésus, celui de l’amour des ennemis ressort comme étant le plus étonnant et le plus difficile! Et pourtant Jésus en a fait la pierre de touche pour évaluer l’authenticité de notre vocation chrétienne: « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs, ainsi vous serez fils de votre Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants … Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? » (Matthieu 5,43-48).

Avouons-le, ce n’est pas toujours facile d’aimer même nos amis … alors, comment espérer pouvoir aimer ceux qui nous font du tort? Question légitime, dont la réponse ne se trouve pas au niveau humain mais au niveau de la Foi. Et tout d’abord, remarquons qu’il ne s’agit pas de simuler une affection qui n’existe pas et de sauter au cou de notre ennemi. Le texte cité plus haut précise qu’il faut prier pour nos ennemis: prier pour qu’ils changent de comportement et reviennent à des relations plus charitables; de même que Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, en espérant que ces derniers reviendront à de meilleurs sentiments. Dieu est patient parce qu’il est Père. Ce commandement nous est donc donné dans l’optique que nous sommes tous reliés les uns aux autres; nous sommes fondamentalement frères et sœurs.  Et quelque soient les conflits actuels,  la conversion de l’un ou de l’autre est toujours possible. Une vision propre à la seule vraie religion!

Si Jésus nous a donné ce commandement de l’amour des ennemis, c’est que lui-même en avait fait le fondement de son apostolat: « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. » (Matthieu 9,13). L’amour indéfectible de Dieu pour ses petites créatures et surtout sa patience face à leurs mauvaises dispositions expliquent très bien ce comportement de Jésus. Il est essentiellement SAUVEUR … et il n’en démord pas! Une de ses grandes souffrances fut certainement de voir l’un de ses disciples, Judas, sombrer peu à peu dans l’oubli de ses engagements apostoliques et  s’ouvrir à  l’amour du monde, spécialement à l’amour de l’argent. Jésus aura donc espéré jusqu’à la fin … mais la liberté accordée à Judas, comme à tout être humain, aura finalement eu le dernier mot.

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Un monde qui s’interroge

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Séance du Concile Vatican II, en la basilique Saint-Pierre de Rome

 Jeune étudiant à Rome dans les années soixante, il me fut donné d’assister à l’ouverture du Concile Vatican II en octobre 1962  ainsi qu’à sa conclusion en décembre 1965. Dans l’un des principaux documents qui résultèrent de ces assises (L’Église dans le monde de ce temps),  les évêques nous livrent une vision du monde encore très pertinente malgré les 50 ans écoulés: « Le monde actuel apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du meilleur et du pire; le chemin qui s’ouvre devant lui est celui de la liberté ou de la servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine (…) c’est pourquoi le monde s’interroge. »

Oui, le monde s’interroge toujours en 2016: les problèmes actuels sont sans doute différents de ceux des années soixante mais le cœur de l’homme n’a pas changé. Cela, le même document l’avait prévu en ajoutant: «C’est en l’homme, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité par tant d’appels, il est sans cesse contraint de choisir entre eux et d’en abandonner quelques-uns. En outre, faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait. C’est donc en lui-même qu’il souffre division, et c’est de là que naissent au sein de la société des discordes si nombreuses et si profondes. »

 Le cœur … le cœur … le cœur … c’est bien de là que s’origine notre bonheur ou notre malheur. Nous avons été créé libres mais cette liberté est souvent mal éclairée. La joie ou la déprime est donc notre lot. On comprend mieux l’insistance que met  Jésus, dans l’évangile, à toujours vouloir purifier les sentiments qui animent ses disciples.

Certains dérapages malheureux ont donné par la suite au Concile une moins bonne réputation. Si l’on prenait le temps de lire les documents, on y trouverait une grande sagesse. Notre petite vie est tellement courte …  ne pourrions-nous pas nous asseoir tranquillement quelques minutes, et nous demander si le temps ne serait pas arrivé pour nous, non pas de lire tous les documents de Vatican II mais d’écouter plus attentivement cette voix privilégiée qu’est celle de l’Église d’aujourd’hui?

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Le secret du bonheur selon dom Guillerand

 Chartreuse de la Transfiguration  (Vermont, Etats-Unis)

 Dans une de ses lettres, dom Guillerand traite du regard sur Dieu comme étant le secret du bonheur. Il invite son correspondant à sortir de lui-même et à se recueillir en Dieu. Il avoue que nos mots ne sont pas faits pour traduire cette réalité très simple … seule la foi les remplace avantageusement. Écoutons-le :

Le secret du bonheur

« T’ais-je cité une belle pensée que j’ai copiée il y a de longues années et que je me rappelle bien souvent : « La tristesse, c’est le regard sur soi ; la joie, c’est le regard sur Dieu ».  Médite-moi ces mots-là et tu y trouveras le secret du bonheur. Les âmes étouffent parce qu’elles sont étroites ; et elles sont  étroites parce qu’elles restent dans les bornes de leur tout petit moi. C’est tout naturel qu’elles manquent d’air dans cette prison-là. Il faut en sortir. Nous sommes plus grands que nous … voilà pourquoi nous souffrons en nous. Nous sommes grands comme Dieu mais à la condition d’entrer en lui. Tout cela paraît bien compliqué et bien mystérieux … Non ! ce sont nos mots qui ne sont pas faits pour traduire ces réalités très simples. Alors il faut les multiplier et, malgré leur grand nombre, ils sont beaucoup plus des voiles que des lumières. Heureusement nous pouvons nous en passer. La foi les remplace avantageusement.

Il faut croire que Dieu est vraiment présent au fond de ton âme, qu’il y vit sa vie éternelle (si tu es en état de grâce), que ton âme est donc une église ou temple de l’Esprit Saint, un tabernacle, que lorsque tu te tournes vers lui par la confiance et par l’amour, tu as avec lui des rapports et que ces rapports sont la vie éternelle. Tu le fais vivre en toi par ces rapports comme il vit au ciel. Ton âme est donc devenue, uniquement par un acte de foi et de charité, un vrai ciel.

Mais il a fallu sortir de toi, penser à Dieu au lieu de penser à toi, faire sauter la serrure de la prison  étroite et sombre, et ainsi entrer dans un horizon immense que la souffrance, la séparation, la mort ne limitent pas. Sortons de nous ! Entrons en Dieu ! »

(Écrits spirituels, tome 2, page 228s)

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 N.B.  Les photos présentées ci-haut ont ceci de particulier qu’elles témoignent de l’existence de l’unique chartreuse en Amérique du Nord (Transfiguration), près de la petite ville d’Arlington, dans la partie sud de l’État du Vermont. Deux autres chartreuses sont situées en Amérique du Sud (une au Brésil et l’autre en Argentine). Les monastères chartreux ne peuvent pas être visités; avis aux éventuels touristes !

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Un amour qui s’engage!

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L’amour, publicisé à outrance aujourd’hui, s’arrête souvent au seuil de l’engagement: on veut aimer et être aimé mais … jusqu’à un certain point! On veut surtout recevoir,  sans trop s’attarder sur les obligations du lendemain. Et pourtant, l’homme étant un être social, les engagements nous sont familiers et nous collent pour ainsi dire à la peau: citoyens envers pays, soldats envers autorité,  employés envers employeurs, enfants envers parents et vice versa.

Un  exemple assez spécial nous est fourni par la Création. Dieu nous ayant  «gratuitement» partagé  l’existence, il a poussé l’amour jusqu’à se révéler à nous non seulement par ses œuvres mais aussi par ses interventions historiques, ses amitiés, ses alliances! Oui, Dieu n’a pas dédaigné s’engager envers des créatures qu’il avait lui-même tirées du néant. Quel mystère qui dépasse l’entendement: l’Éternel s’oblige à respecter des promesses faites à une petite créature,  Adam, Noé ou Abraham. Et, au moment opportun, cette personne favorisée sera remplacée par un petit peuple (au Sinaï) qui lui-même fera place, un jour, au peuple beaucoup plus nombreux des chrétiens: « Ceci est mon sang, dira Jésus à la veille de sa mort, le sang de l’ Alliance qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Matthieu 26,28).

Cette nouvelle et dernière Alliance vient donc couronner l’histoire humaine. Depuis deux mille ans, elle ne cesse de profiter à ceux et celles qui acceptent d’y prendre part. Ce profit, c’est avant tout de vivre dans l’Esprit Saint, ce qui fait de nous des enfants de Dieu. Ce profit nous donne également un avant-goût de la vie qui nous attend après la mort. Alors si vous êtes de ceux et celles qui s’intéressent à l’Éternité … c’est peut-être le temps de s’ouvrir les oreilles, selon le conseil de Jésus: « Que celui qui a des oreilles entende.» (Matthieu 11,15).

« Dieu est Amour »(1Jean 4,16). Voila la vraie définition de Dieu. Le Créateur ne s’est donc pas enrobé dans une solitude égocentrique qui le pousserait à nous regarder comme des êtres jetables et sans lendemain. Au contraire, il a voulu se faire l’un de nous en assumant notre nature humaine; que dis-je, il a même poussé l’amour jusqu’à s’offrir comme répondant pour nos péchés!  Dieu n’est pas chiche en amour, il n’aime pas en parole mais en acte!

Un amour qui va jusqu’à s’engager. Dieu notre Père l’a fait …  pourquoi pas nous?

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Combattre la déprime

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 La solitude est une réalité ambivalente: elle peut être un facteur d’épanouissement personnel lorsque bien assumée et … au contraire elle peut être subie et épouvantable!

Même si, en tant qu’ermite urbain, je me sens à l’aise dans la solitude, je ne puis ignorer ces personnes qui y trouvent une aggravation de leur tendance à la dépression. L’être humain est une créature sociale par nature et l’absence de support humain peut dans certains cas devenir vraiment «in-supportable». Je me permets donc aujourd’hui d’offrir quelques conseils à une personne qui m’est chère et qui souffre périodiquement de déprime. Inutile d’ajouter que je le fais sans aucune prétention, conscient de mes limites en la matière:

  1. En premier lieu, il importe de se reconnaître «faillible», de savoir que notre jugement  est souvent limité et même défectueux; je parle ici du regard sur soi-même et de l’estime personnel. Étrange de le dire, mais la personne déprimée cache souvent sous des dehors dépressifs une obstination à se considérer «nulle» qui récuse toute affirmation contraire. Le renoncement à soi-même, à sa façon de voir les choses, est donc le premier conseil que je donnerais.
  2. En deuxième lieu, il est important pour la personne déprimée de cesser de se croire dans un corps autre que le sien. Nous sommes tous des idéalistes … nous rêvons d’un avenir utopique et il nous semble que la Providence nous a mal équipés pour y faire face; donc, nous sommes déçus de nous-mêmes. Nous donnons également trop d’attention à l’opinion des autres, au modèle transmis par les différents médias sociaux … et nous pleurons sur notre mauvais sort. L’acceptation de soi-même est donc le deuxième conseil que je donnerais.
  3. Enfin, la personne déprimée s’enferme souvent dans son univers en oubliant royalement les autres avec leurs besoins et leurs difficultés personnelles. C’est un peu la vie dans une bulle où la personne enfermée ne peut que recevoir. Or, il y a justement plus de joie à donner qu’à recevoir … et c’est souvent dans la mesure où l’on s’occupe des autres que l’on finit pas s’oublier soi-même. L’attention à l’autre est donc le troisième conseil à donner.

Chère amie, je sais que les conseils ne doivent pas vous manquer dans votre condition actuelle mais il y a certainement quelqu’un quelque part qui peut vous rejoindre efficacement. Vous n’avez pas été destinée à l’esclavage mais à la liberté des enfants de Dieu et … «vous le valez bien !»  Permettez-moi de réunir ces trois conseils en une citation biblique qui nous vient en direct de Jésus lui-même:

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, se charge de sa croix chaque jour et qu’il me suive. »  (Luc 9,23)

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La Sérénité selon dom Guillerand

Marienau

Chartreuse de Marienau  (sud de l’Allemagne)

 Humainement parlant, nous sommes sereins lorsque nous sommes à l’aise dans notre peau, sans expérimenter trouble ou agitation. Mais la véritable sérénité est plus profonde que cela. En bon chartreux, dom Augustin Guillerand aborde la sérénité comme tout ascète doit le faire, c’est-à-dire en nous parlant du détachement. Pour lui, aucune sérénité n’est possible sans le détachement des réalités qui forment la trame superficielle de notre vie.

Détachement

 « Le détachement est l’unique secret des sérénités vraies et durables. Elles résident dans le détachement des réalités et des événements éphémères qui forment la trame superficielle de notre vie. Toute cette surface nous laisse vides et déçus quand elle ne nous blesse pas. Nous avons besoin d’autres choses et nous allons d’instinct dans la seule réalité durable d’ici-bas qui est le fond de notre âme. Nous portons en nous, en effet, comme un germe primitif d’où part tout notre être et tous ses développements. Cette petite semence, en sa racine initiale, ne change pas. C’est elle qui assure la pérennité de notre être à travers l’incessant changement de chaque jour et de chaque heure. Elle est le don continu que nous fait de lui-même Celui qui est. Elle participe à son Immensité et à son Immutabilité. Quand nous nous détachons de tout ce qui passe et que nous descendons en ces profondeurs, nous nous sentons en dehors de l’éphémère et du rien, et nous goûtons une paix qui est Sa paix : « Je vous donne ma paix ».

Or Jésus nous a appris que ce lieu intime est le royaume du Père, que Celui qui y règne n’est pas seulement l’Être qui est mais l’Amour qui se donne. C’est son lieu à lui, le sein du Père, «in sinu Patris». C’est là qu’il nous appelle : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau et moi je vous soulagerai ». Je vous ferai de nouveau. Là en effet s’opère une création continue. (…)

On se figure trop souvent que le détachement chrétien consiste à ne rien aimer. C’est horriblement inexact. Il n’y a jamais eu de cœur plus aimant que celui de Jésus; et nos cœurs doivent se modeler sur le sien. Aimer est le grand, et même l’unique, commandement.  (…) Mais l’amour doit immoler tout ce qui l’empêche de se donner. Cette immolation, c’est le détachement. Le détachement est donc la face négative de l’attachement ou amour. »

(Écrits spirituels, tome 2, page 209s)

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Mille ans en vingt-quatre heures?

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«Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans

et mille ans comme un jour » (2 Pierre 3,8)

Pas de problème pour ce qui est de la 2ème partie de la citation car Dieu transcende facilement les siècles mais … pour ce qui est de la 1ère ?

Je trouve très intéressant que l’apôtre Pierre y va du sien en osant ajouter à la citation du psaume 90,4 («car mille ans sont à tes yeux comme un jour »)  une remarque qui surprend par sa nouveauté: « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans ». Oui, c’est vrai que notre routine de 24 heures semble se résumer à peu de choses alors que nous oublions facilement ces mille occasions, ces mille secondes de vie où tout est possible: bonté et haine, affirmation et reniement, action et paresse, joie et tristesse, et j’en passe!

Pour les humains (et les croyants) que nous sommes, Pierre nous ouvre une perspective souvent oubliée et qui nous dépasse: vivre pleinement chaque seconde de notre vie! Évidemment, personne d’entre nous ne peut espérer le faire sans se vouer à un sérieux mal de tête … mais qu’il est consolant de savoir que Dieu est toujours présent dans notre vie et qu’il nous regarde comme un Père, avec amour.

J’oserais ajouter que parmi ces croyants, ceux et celles qui ont la chance de vivre dans une atmosphère de prière ont par le fait-même une forte incitation à prendre au sérieux les nombreux clins d’œil que Dieu leur envoie tout au long de la journée. Une relation amoureuse jamais  ‘ en attente’ mais toujours ‘en ligne’ … un clavardage unique et permanent!

Jésus, sur terre, a certainement expérimenté une telle relation et il en aura sans doute fait part à ses apôtre, d’où le souvenir de Pierre (« Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans »). Les conséquences de cette affirmation sont innombrables mais  j’en retiens quelques unes:

  • Dieu me dépasse infiniment. Lui seul peut être attentif aux mille occasions de ma journée … pas moi!
  • Ma petite vie est précieuse aux yeux de Dieu. Ma journée, toute routinière qu’elle puisse paraître, peut devenir le théâtre d’une relation amoureuse extraordinaire.
  • Jésus demeure pour moi le modèle de cette relation possible avec Dieu. En tant que membre du Christ, me rapprocher de lui qui est ma tête, c’est me rapprocher de sa vie d’union au Père.

Mille ans en vingt-quatre heures? Non pas un rêve, mais une belle et étonnante réalité!

 

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L’apprentissage du Ciel

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Icône de saint Charbel, ermite libanais († 1898)

 « Qui peut gravir la montagne du Seigneur ? » Si par montagne du Seigneur on entend le Ciel la réponse est facile: aucun être humain ne peut la gravir, car Dieu est au-dessus de tout et absolument inatteignable. Rappelez-vous la tour de Babel. Dieu seul peut nous conduire à Lui-même … et il l’a fait … en son Fils Jésus! Ainsi se réalise cette parole du prophète Zacharie: « En ces jours-là, dix hommes de toutes les langues des nations saisiront un Juif par le pan de son vêtement en disant:  » Nous voulons aller avec vous, car nous avons appris que Dieu est avec vous ». » (Zach. 8,23) Jésus, en tant que Fils de Dieu, peut seul nous faire gravir la montagne en question et nous conduire au Père.

Ces êtres lumineux que sont les saints et les saintes ont toujours eu, ici-bas, une grande dévotion envers l’eucharistie car ils y trouvaient invariablement le Seigneur Jésus et celui-ci, à son tour, pouvait leur révéler le Dieu trois fois saint. « Personne ne connaît le Père sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Matthieu 11,27). Quand on parle d’eucharistie, on parle nécessairement d’union ou mieux de communion au Christ. Et c’est là, d’une certaine façon, le résumé de toute notre vie de croyant sur terre: un apprentissage de la vie qui nous attend au Ciel et qui sera essentiellement une UNION à Dieu, par Jésus et en Jésus.

Saint Charbel, ermite libanais du 19e siècle, s’est signalé par sa grande dévotion pour l’eucharistie. Ses heures d’adoration à la chapelle de l’ermitage étaient d’une intensité telle que, au dire de son biographe, même la foudre qui un jour tomba sur le toit, détruisit une partie de l’autel et mit le feu à sa soutane ne put l’interrompre dans son adoration (alors que ses deux compagnons s’évanouirent …). On comprend mieux ainsi que le Seigneur soit venu le chercher durant sa dernière messe: frappé de paralysie alors qu’il récitait une prière après la consécration, Charbel sera alité immédiatement par ses confrères et rendra l’âme huit jours après. « Voici l’offrande, voici votre Fils, ô Père de vérité … », cette prière jamais terminée reviendra sur ses lèvres jusqu’à la fin; on y entrevoit la parfaite union de Charbel avec Jésus s’offrant au Père!

L’apprentissage du Ciel?  La vie d’union à Jésus … et si chacun en faisait l’expérience durant ce temps que Dieu nous donne?

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Liturgie d’âme: Jésus au tabernacle

Serra San Bruno

Chartreuse de Serra San Bruno (en Calabre, Italie)

Dom Augustin a écrit ces pages pour sa sœur âgée et infirme qui ne pouvait plus se rendre à l’église. Voici une méditation sous forme de prière à Jésus, au tabernacle:

« Jésus, dans le secret du tabernacle, vous vous offrez à votre Père dans l’anéantissement des saintes espèces, dans le silence et trop souvent l’oubli indifférent des âmes. Vous vous immolez aussi dans le sanctuaire de nos âmes. Toute âme chrétienne est prêtre; c’est l’Esprit Saint lui-même qui l’affirme dans nos Saints Livres (1 Pierre 2,9). Elle possède en dedans d’elle-même un autel et son Dieu. Elle peut l’offrir et l’immoler. Et quand elle le fait, c’est elle-même qu’elle offre et qu’elle immole, car elle ne fait plus qu’un avec son Dieu: «Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi et moi en lui» (Jean 6,57). Hélas, je ne sais pas croire et vivre cette réalité. Je ne sais pas assister à ma Messe d’âme! Je ne sais pas le faire mais je puis l’apprendre. La vie de la terre n’est qu’un apprentissage. Vous vous êtes fait mon Maître pour m’enseigner la vraie vie et l’union éternelle.

Ce que vous faites au tabernacle, ce que vous avez fait durant les trente-trois années de votre existence terrestre, je le ferai un jour avec vous et comme vous. Éternellement, nous nous offrirons et nous nous unirons au Père dans la plénitude reposée d’un amour définitif et ce sera la Messe du ciel. En attendant, je consens à n’être qu’une élève et une apprentie, souvent distraite et gâchant beaucoup de ces minutes avec lesquelles je pourrais faire des trésors et de l’éternité. Je ne me découragerai pas, je reprendrai chaque jour et mille fois par jour la marche vers vous, qui est aussi la marche avec vous. Le secret de la victoire, c’est la continuité. C’est notre façon à nous d’imiter votre éternité et d’y entrer un jour. « Demeurez en nous » signifie cela: il ne s’agit pas encore de la permanence du ciel mais de l’exercice et de la lutte qui la préparent. La victoire est belle mais la bataille doit l’acheter.

Je me battrai donc, je me battrai avec vous contre moi. Je briserai peu à peu toutes ces résistances de ma nature déchue qui s’opposent à notre union. Je ferai la conquête de mon être pour vous le donner. Je soumettrai ma sensibilité à ma raison et ma raison à votre raison. Je construirai ainsi une belle demeure ordonnée, pacifiée, dont vous serai le Maître. Les sacrifices quotidiens dont j’achèterai cette paix divine seront la Messe de ma vie, et l’union qui les couronnera sera la communion éternelle du ciel. »

(Écrits spirituels, tome 2, page 133s)

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