La voix du Verbe en nous

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Les lumières peuvent être nombreuses sur terre mais seule la Lumière vraie peut nous mettre en rapport intime avec Dieu. Le Verbe est la Lumière vraie qui illumine tout homme venant en ce monde. Écoutons les explications toujours à point de ce cher dom Guillerand:

Celui-là était la Lumière vraie qui éclaire tout homme venant en ce monde

(Jean 1, 9)

« Après avoir présenté le grand témoin, l’évangéliste présente Celui dont il témoigne … et par lequel il est grand. « Celui-là », saint Jean laisse percer à chaque instant son intimité divine. Pour nous, ce pronom peut être imprécis et sa phrase peu claire. Pour lui, « celui-là » est d’une clarté absolue: c’est celui auquel il pense sans cesse, qui emplit toute son âme. Voilà la vraie lumière; voilà le principe de toute lumière et de toutes choses. Il nous l’a dit: « Par lui tout a été fait … En lui était la vie, et la Vie était la lumière des hommes ». Il le redit; il se donne la joie de le redire; et cette joie est si vraie que, si nous ne sommes pas entièrement fermés à sa pensée, elle se communique à nous. On l’écoute, on lit et relit, et on entrevoit peu à peu que le long contact avec cette lumière fait lever dans l’âme un jour nouveau: « Celui-là était la Lumière vraie ».

Il y a des lumières dans le monde. Ces lumières sont douces et belles; elles versent aux yeux ou à l’esprit de vraies clartés. La première lueur qui se répandit à la surface de l’abîme, l’aurore qui brilla sur les choses quand le soleil se prépara à sortir du nuage qui l’enveloppait, la lumière plus haute qui guidait la première radicelle de la première fleur vers l’humus nourricier du sol qui l’entourait, celle qui dirigeait l’animal vers sa proie, celle qui dans l’intelligence d’Adam savait percevoir l’Être même dans les êtres, c’étaient de vraies lumières, mais ce n’était pas la Lumière vraie. Le Verbe est la lumière vraie qui illumine tout homme venant en ce monde parce qu’à tout homme il dit ce qui est. C’est lui qui éclaire la raison humaine et la met en rapport exacte avec l’Être. Il montre dans les êtres créés des images de l’Être incréé: images seulement! Une image fait connaître ce qu’elle représente; il ne faut pas s’y tromper; on ne doit pas s’arrêter à elle; il faut la dépasser et rejoindre par elle, en elle, la réalité dont elle est l’image. Sinon, on reste dans la vanité et le mensonge.

Au fond secret d’un homme qui vient au monde, une voix crie: « Le monde et tout ce qu’il contient n’est pas l’Être qui est, il est son œuvre ». Il est une image plus ou moins lointaine de lui; c’est la voix du Verbe en nous; c’est la Lumière vraie qui brille en tout homme. Lumière de la raison en tous; lumière de la grâce dans ceux que la foi éclaire; lumière enfermée dans les créatures inférieures elles-mêmes pour que l’homme pût percevoir ce rapport qui les unissait à Celui qui est. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 108 s)

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Le rôle immense du Baptiste

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Jean l’évangéliste, au dire de dom Guillerand, avait une grande dévotion et envers le Baptiste et envers la Vierge Marie: les deux, remplis de lumière, furent ainsi placés l’un au début et l’autre à la fin de son évangile. Mais laissons la parole au chartreux:

Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière

(Jean 1, 7)

« Tout ce que saint Jean dira de cet autre Jean a un caractère très particulier. On y devine un respect, une admiration, l’impression d’une grandeur à part, et en même temps le besoin de le distinguer de la seule grandeur dont son évangile est rempli. Jean-Baptiste est témoin de la Lumière; il est envoyé pour dire aux hommes: « La voilà ». Son rôle est immense. Il situe très haut celui qui en est chargé, et qui s’en est acquitté magnifiquement.

Pour montrer la Lumière, il faut la connaître; il faut être éclairé par elle. Il faut qu’elle se soit montrée, qu’elle ait enfanté son image dans cet envoyé; il faut qu’il soit un « fils de la Lumière ». Il faut ensuite qu’il ait le courage de l’affirmer. Or le monde où doit retentir cette affirmation est occupé par les ténèbres. Entre ce monde et ce témoin, c’est la lutte. Le témoin devra ne pas en avoir peur mais l’affronter. Jean l’évangéliste a vu rayonner au front de cet homme-témoin l’éclat de la Lumière. Il l’a connue en lui et par lui, avant de la reconnaître en elle-même. Le Baptiste a joué à son égard son rôle si grand, et il a trouvé en lui une âme qui a fait accueil à son témoignage. Des rapports en sont nés qu’on sent profonds, impérissables, des rapports dans cette lumière.

Le Baptiste au début, Marie au terme, Jésus emplissant l’un et l’autre et illuminant tout, voilà l’évangile de Jean, expression parfaite de son âme si vraie. Un mot fait le lien entre tous, qui les montre à leur place: « Jean rend témoignage à la Lumière afin que tous crussent par lui ». Jean parle pour unir les âmes à la Lumière. Il la montre pour qu’on la voie et qu’on l’accueille. Marie joue le même rôle. L’évangéliste a reçu des deux (Marie, Jean) et il reporte sur l’un et l’autre toute la tendresse qu’il a pour Lui. Il les voit dans cette lumière qu’ils lui ont donnée, et il les aime dans l’amour qu’ils ont produit en lui. Il est lié à la Lumière par la foi qui est la réponse de l’âme à son rayon répandu en elle. Ce lien de la foi, voilà ce que Jean-Baptiste veut produire, voilà ce que la Lumière attend quand elle s’offre; voilà ce que l’évangéliste nous redira tout au long de son écrit. Ainsi en méditant ces lignes du Prologue, j’y découvre de plus en plus tout ce qui suivra; et dans tout ce qui suivra, si j’en poursuivais longtemps une étude cordiale, j’y verrais toute vérité et toute vie. L’évangéliste, en écrivant ce Prologue ou en le dictant (ou tout simplement en le prêchant chaque jour, toujours le même et avec la même simplicité profonde) y découvrait, lui, ces perspectives qui vont se perdre à l’infini.

Il n’était pas la Lumière mais le témoin de la Lumière

(Jean 1, 8)

Encore là Jean répète sa pensée; il la fait pénétrer en la répétant; il révèle l’importance qu’il attache à cette remarque. Il emprunte très probablement cette remarque à Jean-Baptiste qui, le premier, la répétait sans cesse, se défendait de prendre une place réservée à Celui qu’il précédait. Comme ces hommes-là savent mettre tout et tous à leur place! C’est la vérité … et la vraie humilité. Ils parlent clair; ils agissent fort; ils se dressent devant le bien pour le défendre, devant le mal pour le condamner. Rien ni personne ne leur fait peur. Mais devant Dieu ils s’effacent, ils s’abaissent, ils disparaissent de toutes leurs forces pour que seul il apparaisse et agisse en eux. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 106 ss)

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Un confinement exemplaire: le Carême

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« L’Esprit poussa Jésus au désert et il y demeura 40 jours »  (Marc 1,12 s)

Les chrétiens commencent aujourd’hui cette période de quarante jours, le Carême, qui va les préparer à la célébration de la fête chrétienne par excellence, celle de la Mort-Résurrection de Jésus, la fête de Pâques! Et cette période liturgique est tellement importante que ses premier et dernier jours sont jours de jeûne obligatoire: soit le Mercredi des Cendres et le Vendredi Saint. Je remarque que  plusieurs chrétiens d’aujourd’hui, fascinés par le Ramadan (période de jeûne annuel des musulmans), peinent néanmoins à observer ces deux jours qui nous restent du jeûne d’autrefois … ainsi va la nature humaine!

Mais dans l’esprit de l’Église, le Carême n’est pas uniquement une période de discipline corporelle, il est avant tout un temps de prière et de réflexion. À l’exemple du divin Maître au désert, les croyants sont invités à s’arrêter quelque peu pour réfléchir sur le sens de leurs engagements baptismaux. Qui sommes-nous et où allons nous? Sommes-nous vraiment des disciples du Christ, prêts à donner leur vie à sa suite? Bien que ce temps liturgique soit riche de textes à lire et à méditer, ce qui frappe avant tout c’est l’exemple donné par Jésus lui-même: quarante jours de solitude et de privations sous l’inspiration de l’Esprit Saint; quarante jours de silence, d’écoute mais aussi de mise à l’épreuve, dont les fruits se révéleront magnifiques tout au long de son court ministère publique.

Chers amis, si le Maître a senti le besoin de s’asseoir et de réfléchir  avant d’entreprendre sa mission, combien plus devons-nous nous arrêter également pour voir si nous pouvons, avec nos pauvres moyens, continuer de le suivre avec sincérité dans un monde de plus en plus matérialiste. N’hésitons pas à puiser dans la liturgie du Carême les matériaux nécessaires à notre lutte contre le mal. À tous et à chacun, un saint entraînement au combat spirituel et une magnifique montée vers Pâques 2021!

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Un réflecteur hors pair

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Abstraction faite de sa mission, Jean le Baptiste possède néanmoins une grandeur exceptionnelle du fait de son humilité et de sa transparence à la Lumière. C’est là, en quelques mots, ce que dom Guillerand veut nous transmettre au sujet du Précurseur de Jésus:

Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s’appelait Jean

(Jean 1, 6)

« Sur ce fond des longs siècles qui attendent la Lumière et qui ne s’ouvrent pas (ou si peu) à sa clarté vivifiante, une physionomie se détache. L’évangéliste qui l’a connue et aimée, et qui on le devine lui garde un si vivant souvenir, la place là, au seuil de son récit, pour qu’elle y joue son rôle. C’est un rôle de témoin.

Jean n’est qu’un homme, mais chez qui le rapport de lumière et d’amour avec Dieu est rétabli. C’est ce qui le classe au premier rang des prophètes, et même hors rang. Nul d’entre eux ne l’a eu au même degré et de la même façon. La Lumière est venue le visiter quand il était encore au sein de sa mère; elle l’a traversé de part en part; en lui il n’y a que lumière. Il en est plein « coram Domino, en face de Dieu »; son âme reçoit toute le divin rayon; elle ne reçoit que cela; elle n’est faite que de cela; c’est sa grandeur propre: « Magnus coram Domino ». Il reproduit, aussi parfaitement qu’un homme le peut, le Verbe qui reproduit infiniment le Père. Entre Jean et le premier homme d’une part, puis entre lui et le second Adam d’autre part, la relation est toute spéciale. Nul enfant des hommes, depuis la faute, ne l’égale. Nul n’est reflet aussi pur de Celui qui est Vie et Lumière. Le mouvement de Lumière qui est la Vie se communique sans obstacle, sans défaut, sans déperdition à cet homme qui, sans doute, n’est qu’un homme, mais en qui l’homme est tout à Dieu.

À ce mérite essentiel s’ajoute sa mission. Son mérite est pour lui; sa mission est sociale. Sans aucune mission, mais parfaitement dégagé de lui-même et tout tourné vers la Lumière, sa grandeur serait la même. Son dégagement qui le pose tout entier en face du Verbe de vie lui permettra de le représenter en perfection devant les hommes auxquels il est envoyé. Jean est un témoin; sa mission est de témoigner en faveur de Celui qui est la Lumière. C’est pourquoi il a été fait uniquement « réflecteur »: « Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine, ut omnes crederent per illum. Non erat ille lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine » (Jean 1, 7-8). L’évangéliste note ce caractère avec insistance; il en comprend la nécessité et la grandeur: lui-même est si parfaitement dégagé, et si bien posé en face de son Maître! Tout ce qu’il écrira de Jean-Baptiste montrera que le Précurseur y tenait par-dessus tout; sa prédication pourrait se résumer en deux mots: « Ne me voyez pas, ne voyez que lui ». Il vient pour qu’on croie à la Lumière par lui, mais pas en lui. Il semble avoir également peur de retenir l’attention et de ne pas révéler la Lumière; l’évangéliste a dû être très frappé de cette disposition; et c’est elle qu’il souligne de sa formule peu littéraire, mais si intense: « Il n’est pas la Lumière, il n’est que son témoin » (Jean 1, 8). »

(Écrits spirituels, tome 1, page 105 s)

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Lumière ou Ténèbres: un choix à faire!

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Une seule chose compte finalement dans la vie: accepter Dieu ou le refuser! Si on l’accepte, on entre dans la Lumière; si on le refuse, on reste dans les Ténèbres. Cette façon de voir les choses nous vient de l’Évangile et plus précisément de saint Jean, auteur du 4e évangile. Dom Guillerand nous l’explique dans son commentaire du Prologue:

La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue

(Jean 1, 5)

« Pour pénétrer tout ce Prologue, comme aussi bien tout ce quatrième évangile, il faudrait être entré dans l’âme de saint Jean, il faudrait s’être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la vie divine où on sent si nettement qu’il avait, lui, sa demeure et sa vie. Pour lui, Dieu est Lumière. La vie de Dieu, c’est la manifestation de cette lumière. Elle est faite éternellement par le Père au Verbe: et c’est ce qu’il nous vient de dire: « Au commencement était le Verbe; il avait sa résidence en Dieu, il était Dieu; il était la Vie; toute vie, tout être, tout mouvement d’être est en lui, et il était aussi la lumière des hommes ». Voilà le monde divin; voilà, en quelques mots, le tableau de ce monde; un principe qui est océan, source. Là, tout être, toute vie. De là, toute manifestation d’être et de vie, donc toute lumière.

Hors de là, les ténèbres. Les ténèbres ne sont pas; les ténèbres, c’est l’absence de lumière. Mais la Lumière peut se donner aux ténèbres. Elle peut se répandre hors d’elle-même. Cette expansion extérieure n’est pas une nécessité pour elle. Rien ne lui est nécessaire qu’elle-même; elle est tout, elle trouve tout en elle-même. Pourtant, elle aime se répandre, car elle n’est rien autre que l’Être qui est. Or, l’Être se donne autant qu’il est. L’Être essentiel est le don de soi essentiel. La Lumière ne veut et ne peut qu’éclairer. Dans la mesure où elle le fait, les ténèbres reculent.

La lumière dont parle ici saint Jean est la divine Lumière dont il a été le disciple et l’ami, qu’il a contemplée, aimée, accueillie dans sa manifestation terrestre. Les ténèbres ce sont les âmes fermées à ce divin rayon. Nous sommes là sur le terrain spirituel et surnaturel. Tout le quatrième évangile nous y tient sans cesse: « Je suis la lumière du monde, dit le Maître aimé du disciple aimant … Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jean 8, 12). La lumière qui l’éclaire, c’est la Lumière qui est Vie, c’est la Lumière qui rayonne pour se donner, qui se donne pour qu’on la voie, et qui vivifie en se montrant. Mais tous ne la voient pas. Il y a des demeures qui se ferment. Celles qui l’accueillent deviennent lumineuses; la Lumière s’enfante en elles; elle y reproduit son éclat et sa chaleur qui sont ses traits; elles deviennent « filles de lumière ». Les autres restent dans la nuit: ce sont les « filles des ténèbres ». Les premières s’ouvrent à la Vie, les secondes à la mort. Les unes et les autres se donnent et vivent de ce don. Mais les premières se donnent à la vraie vie et vivent vraiment, et les secondes se donnent à des ombres et n’ont que l’ombre de la Vie.

Les longs siècles qui ont précédé la venue de Jésus sont en ce court verset. Pour saint Jean, une seule chose compte, et il a raison: l’attitude que l’on prend à l’égard de la Lumière. On l’accepte ou on la refuse; si on l’accepte on la voit, on voit qu’elle se donne, on se donne comme elle se donne, et c’est la vie. Si on la refuse, on reste dans les ténèbres, on ne voit que ce qui n’est pas: on s’unit à ce qui n’est pas … et c’est la mort. La littérature chrétienne, tous les Pères de l’Église, les théologiens, les auteurs spirituels, ne peuvent que redire cela, sans jamais atteindre à la profondeur des mots si brefs du disciple au regard d’amour. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 103 s)

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Le mystère de la vie

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Dans la présente méditation, dom Guillerand aborde le mystère de la vie en Dieu. Si la vie de toute créature est déjà en soi un mystère, qu’en doit-il être de la Vie intime qui anime et uni les trois Personnes divines? Basée sur les données classiques de la théologie mais exprimée en termes poétiques et des plus personnels, cette méditation peut nous laisser insatisfaits, voir déconcertés. Que le lecteur veuille bien prendre son mal en patience … sachant que certaines notions ne peuvent s’intuitionner qu’avec le temps (toute une vie, dans le cas de ce chartreux).

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes

(Jean 1, 4)

« Jean avance dans sa description; ses phrases brèves ont une plénitude à laquelle je n’ose même pas songer, tant elles me dépassent. Celle que je viens d’écrire enferme un triple mystère: le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d’ici-bas consacrées à les méditer! (…) La vie est un don supérieur de l’Esprit, distinct et nouveau. Ce qui la caractérise, c’est l’intériorité. Ce don se fait tout entier au-dedans de l’être vivant. Nous n’en percevons pas le mystère. Nous ne voyons que ce qui précède et suit. Nous voyons la graine jeter dans le sol ses racines et dans l’air sa tige, puis ses branches. Ce ne sont là que les mouvements extérieurs du vivant. Le mouvement propre de la vie est beaucoup plus profond, mais insaisissable. (…)

Vie et lumière en saint Jean sont toujours unies. Évidemment, ce sont des vues profondes avec lesquelles il faut se familiariser; il faut regarder longuement, souvent, avec toute son âme, ces réalités qui, pour le disciple aimé, étaient devenues l’unique spectacle intérieur et l’unique pensée. La vie est le mouvement de la lumière; la lumière est la manifestation de la vie. La vie se montre en se mouvant; c’est son mouvement qui la fait voir. Vivre c’est se mouvoir; en se mouvant on se montre. Lumière et vie sont donc intimement liées, et en définitive ne font qu’un. Ce sont divers aspect de l’Être. (…) « La vie est dans le Verbe, et c’est cette vie même qui éclaire les hommes ». Le Verbe se meut et en se mouvant montre cette vie, la vraie vie, la seule vraie vie, qui est en lui. Le mouvement de vie, et la lumière qui le montre, part du Père, du principe qui dit le Verbe et qui l’engendre en le disant. Ce mouvement de vie c’est le don de lui-même qu’il fait au Verbe. Éternellement il l’aime, il se donne à lui, il lui montre tout ce qu’il est; et ce mouvement est la Vie, la vie en sa source pleine, et qui dans cette source se répand, va du Père au Fils, engendre le Fils en se répandant du Père en lui.

Ce mouvement du Père communique la vie, mais ne la montre pas. C’est le mouvement du Fils qui montre le mouvement du Père. Le Père voit ce qu’il est, ce qu’il fait, dans l’Image parfaite à laquelle il se communique tout entier. (…) Ils ne font qu’un, et cette unité fait que connaître l’un c’est connaître l’autre. Mais ils sont distincts; ils sont deux termes du même Être et font le même mouvement dans le même Être. L’un et l’autre se regardent, s’aiment, se donnent, se connaissent l’un dans l’autre, l’un par l’autre; et cet amour, ce regard, ce don mutuel, c’est leur vie, et cette vie unique est la lumière qui les fait voir. Voir la Vie c’est donc voir le Verbe qui la montre en reproduisant le mouvement du Père, en se donnant au Père comme le Père se donne à lui. Et c’est ce que Jésus ne cessera de répéter pendant sa vie publique, et ce que ne cesse de rappeler saint Jean dans toute son œuvre. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 100 ss)

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L’action du Verbe « ad extra »

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Les théologiens aiment utiliser des expressions bien forgées pour parler de Dieu: ainsi, pour distinguer l’action de Dieu en lui-même (sa vie intime) et son action en dehors de lui-même (la création), ils utilisent les expressions « ad intra » et « ad extra ». Dans son commentaire du Prologue de saint Jean, dom Guillerand, après nous avoir entretenu de l’action du Verbe en Dieu (« ad intra »), va maintenant aborder son action « ad extra » c’est-à-dire dans le domaine de la création. Un point qui nous intéresse au plus haut point, cela va sans dire:

Tout a été fait par lui (Jean 1, 3)

« Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l’Être infini qui l’engendre et ce qu’il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui; il est son Image parfaite; il le reproduit comme un miroir sans bornes et d’une transparence absolue … mais un miroir vivant, un miroir qui est l’Être et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s’y contemple; il voit ce qu’il est; il voit ce qu’il fait; il voit qu’il est la Lumière qui aime et se donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour.

Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l’Être? », mes mots de plus en plus sont insuffisants, jusqu’à n’avoir plus de sens. Qui a-t-il et que peut-il y avoir hors de l’Être? Il n’y a et il ne peut y avoir que le néant. C’est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel et unique, exprimera l’Être qui est: cette expression extérieure, c’est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie; il y répète ce qu’il dit en lui; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour.

Et c’est pourquoi le monde est grand! Chaque découverte que nous faisons (elles sont innombrables) recule presque à l’infini ce que nous croyions être ses bornes, révèle des immensités, des variétés, et en même temps une unité, des rapports intimes qui dépassent de beaucoup l’imagination. Tout cela, ce qu’on sait et ce qu’on ignore, ce qui est, ce qui a été et ce qui sera, même si le monde avait commencé il y a des milliers de millénaires, et s’il devait durer plus encore … tout cela est ou sera l’œuvre du Verbe, procède de lui, trouve en lui seul sa source, son être, sa réalité idéale, le modèle selon lequel il est ou sera fait, sa raison d’être et son explication. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 99)

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Un écrivain qui aime se répéter

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Au verset 2 du Prologue de Jean, dom Guillerand note à bon droit le mouvement spécial de la pensée de l’évangéliste: un mouvement circulaire qui aime se répéter pour mieux comprendre. Écoutons-le:

Il était donc au commencement chez Dieu (Jean 1, 2)

« Jean se répète; il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu’il exprime; son évangile, c’est sa vie. C’est son âme qu’il exprime; il contemple Celui qu’il aime, en même temps qu’il en parle; il le regarde longuement dans la demeure où celui-ci l’a introduit; il sait que ce regard prolongé qui procède de l’amour engendre la lumière et rentre dans l’amour où il s’achève.

De là le mouvement si spécial de sa pensée: elle avance lentement, parfois elle s’arrête; elle semble même reculer de temps en temps, et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. Mouvement circulaire qui part d’un centre comme d’un foyer, qui s’y déploie et y reste; mouvement de vie qui ne s’écarte pas de son principe mais s’y unit et le développe de son propre développement et de cette union à lui. Nos esprits rectilignes en sont tout d’abord déconcertés. Nous croyons qu’avancer c’est aller d’un point à un autre … et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c’est l’Être même, le développement ne peut se faire qu’en lui, dans la communication de plus en plus accueillie de son être.

Voilà pourquoi Jean reprend sa pensée, et la répète, et nous redit sans se lasser, sans crainte de nous lasser, pour nous entraîner après lui, et à la suite du Verbe lui-même, sur la route d’amour: « Il était là dès le commencement chez Dieu ». Le Verbe était l’hôte de Dieu, il était là dans la demeure qui est Dieu même; et il était cette demeure, comme il était Dieu … Car il était l’image parfaite qui reproduisait parfaitement la perfection infinie. Il était ce qu’elle est ; il faisait ce qu’elle fait; il l’exprimait; il était sa Parole, son Verbe. Cependant, il ne se confondait pas avec elle; il s’en distinguait autant qu’il était, il s’en distinguait par tout son être. C’est cet être qui s’opposait, c’est-à-dire qui se posait en face de lui-même, et qui se répandait de l’un à l’autre. En lui, ils étaient unis et ne faisaient qu’un. Par lui, ils étaient distincts et opposés; par lui, ils se regardaient et se donnaient mutuellement. Regard éternel, union éternelle, unité parfaite et infinie, et néanmoins (ou mieux à cause de cela) distinction éternelle et parfaite, opposition éternelle et parfaite, position éternellement opposée, face à face, pour se regarder, se donner, s’unir.

Je me répète moi aussi … et je ne crains pas de le faire. Avec Dieu il faut le faire. Dieu ne dit qu’une chose; il ne fait qu’une chose; il se répète sans fin. Quand un mot dit tout, on ne peut que le répéter. Quand on se donne tout dans un acte, on ne peut que refaire cet acte. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 97 s)

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Semblables mais distincts

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Après une longue et subtile dissertation sur la génération du Verbe (conclue adroitement et humblement par : « C’est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain. »), dom Guillerand en déduit néanmoins cette affirmation: le Fils est vraiment Dieu, semblable au Père mais distinct de lui. Laissons-lui la parole:

Et le Verbe était Dieu (Jean 1, 1)

« En Dieu, il n’y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L’image, le Fils, la pensée qu’il produit en lui, c’est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l’infini. Seul un Fils parfait peut procéder d’un Père qui est toute perfection. L’Être parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.

Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n’est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu’un avec lui, mais il n’est pas lui; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond pas avec aucun autre; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder.

Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L’un le donne sans le recevoir; l’autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu’ils se donnent mutuellement: c’est l’Être infini … et il ne peut y avoir qu’un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et, comme le Père, il est Dieu. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 96)

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Le Verbe comme image du Père

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« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu » (Jean 1,1). Traduction de nos bibles modernes mais, dans le texte grec, Jean utilise plutôt une préposition indiquant une orientation vers quelqu’un: le Verbe était tourné vers Dieu. Cette dernière traduction aurait plu à dom Guillerand car elle traduit bien l’idée qu’il veut développer d’une parfaite communion entre les deux Personnes; malheureusement, il se voit obligé d’adopter la traduction officielle de la Vulgate (« apud Deum », chez Dieu) qu’il interprète néanmoins à sa façon:

… et le Verbe était chez Dieu (Jean 1, 1)

« Celui que Jean a connu et aimé, par lequel il a été connu et aimé, avec lequel il a eu pendant trois années des rapports intimes, dont le continuel souvenir et l’incessante contemplation sont toute sa vie depuis qu’il est remonté au ciel, Celui qui précède toutes choses et qui était quand elles ont commencé d’être, c’est le Verbe: « Au commencement était le Verbe ».

Le Verbe! C’est-à-dire la parole de « Celui qui est », la parole de l’Être infini. Car l’Être parle; il s’exprime; il se dit éternellement à lui-même ce qu’il est; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L’Être est esprit; il l’est nécessairement; il l’est autant qu’il est; il est l’Esprit infini comme il est l’Être infini.

« L’Être qui est » est infiniment déterminé; c’est le sens du mot « parfait ». Il est parfait parce qu’il est complètement fait. Il est tout ce qu’il peut être, il a tout ce qu’il peut avoir. Il n’y a donc pas de matière en lui; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique: il réfléchit; c’est un miroir. Il reproduit l’image de ce qui est en face de lui. S’il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C’est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe.

Le Verbe, c’est la parole de l’Esprit, la parole sans mots, la parole intérieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. L’Être qui est, le pur esprit, n’emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle comme lui; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu’il est, qui l’exprime tout entier et l’égale.

Voilà ce qui était au commencement: l’Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu’il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 92 s)

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