Tantum ergo sacramentum!

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« Un si grand sacrement! » La fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ (ou Fête-Dieu) ne laisse pas indifférents les catholiques de tous âges. Loin d’être une simple répétition de la fête du Jeudi Saint (institution de l’Eucharistie), elle est une affirmation solennelle de la Présence permanente du Seigneur dans son sacrement d’amour. Face aux hérétiques des 12e-13e siècles qui niaient ou limitaient cette présence, l’Église romaine a senti le besoin d’y répondre par l’institution, en 1264, d’une fête grandiose avec procession et adoration publiques.

Voici quelques strophes de la séquence Lauda Sion  composée pour la messe de cette fête, à la demande du pape, par cet éminent théologien que fut saint Thomas d’Aquin:

« C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.

Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.

L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.

Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.

On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser; il est reçu tout entier.

Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.

Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort. (…) 

Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.

D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé. par la manne de nos pères.

Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants. 

Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie des saints. Amen. »

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Joyeux de ne pas comprendre

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Après avoir célébré la fête de la Très Sainte Trinité, il peut s’avérer intéressant de connaître la réaction du contemplatif hors pair que fut dom Augustin Guillerand face à la transcendance divine. Sans entrer dans ses explications profondes et quelque peu techniques de la vie intime des Trois Personnes, voici ce qu’il pense du mystère de la Nature divine:

« A-t-on dit ce qu’est Dieu? On a dit seulement ce qu’il n’est pas. C’est tout ce que l’on peut faire. Nous ne devons pas nous en plaindre; nous devons-nous en féliciter. Car définir un être c’est en indiquer ses limites; or il est l’Infini. Cela doit nous ravir et éternellement cela nous comblera. Nous pourrons le contempler sans fin, et sans fin nous découvrirons en lui des perfections et des beautés nouvelles, et sans fin il nous apparaîtra  aussi inconnu, aussi inexploré et aussi attrayant que si l’œil de nos âmes, agrandi par la clarté du ciel, se levait sur lui pour la première fois. (…)

Où donc est le mystère des Trois qui ne font qu’Un? Le mystère est dans le fini; dans l’étroitesse de notre esprit borné en face de Dieu sans bornes. Le mystère, c’est la lumière du soleil que nos yeux ne peuvent percer; le mystère est l’éblouissement. Je ne puis enfermer en moi ce qui est plus grand que moi. En moi, je ne vois qu’une personne, j’en conclus: une nature ne peut être qu’une personne, trois personnes dans une seule nature, impossible. Impossible? Non, mais mystérieux à mon esprit. Je puis dire: je ne comprends pas, je ne puis pas dire: cela n’est pas. (…)

Même au ciel nous ne comprendrons pas entièrement Dieu. Comprendre, c’est prendre en soi, c’est tenir, contenir. Or Dieu déborde notre esprit. Nous le verrons; il surélèvera notre esprit pour accueillir sa propre Lumière. Mais il n’entrera pas dans notre esprit avec son infinité. Il se proportionnera à la mesure bornée de notre faculté surélevée. Océan infini, dont le fond recule à mesure qu’on avance, dont la largeur s’étend sans fin. Notre gloire et notre joie seront précisément d’avoir un Père qui nous dépasse à l’infini. Nous jouirons ainsi de ce que nous ne comprenons pas; nous exulterons de ne pas comprendre. »

(Écrits spirituels, tome 2, page 257 ss)

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Au seuil de l’abîme …

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Parler de Dieu, même à l’aide des lumières reçues de la Révélation, peut sembler une tâche à tout le moins prétentieuse si ce n’était, aujourd’hui, la fête de la Très Sainte Trinité; étant prêtre, noblesse oblige!

DIEU. Autrefois, le simple mot suscitait respect et dévotion … aujourd’hui, beaucoup préfèrent n’en pas parler car la gêne suscitée risque d’incommoder les interlocuteurs. Dans nos sociétés occidentales, le mot est quasiment tabou dans les sphères politique et culturelle.  Et pourtant, Dieu existe depuis toujours et il n’est pas prêt à disparaître! Plusieurs philosophes païens ont su discerner son existence à partir de la Nature mais il aura fallu une intervention de Dieu lui-même dans l’histoire de l’homme pour consolider la foi en son existence: révélation juive d’abord, puis révélation  chrétienne.

CRÉATEUR. Car le Dieu en qui nous croyons n’est pas n’importe quel Être mystérieux, il est à l’origine et à la fin de toutes choses: Α et Ω (alpha et oméga, première et dernière lettre de l’alphabet grec).  Donc, Dieu est nécessairement unique, selon le bel énoncé: « Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur » (Deut 6, 4). Jésus, dans l’Évangile, n’a-t-il pas lui-même cité ces paroles du Deutéronome en ajoutant la suite du texte « et tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, etc. »? Car l’amour appelle l’amour! Créatures, nous ne pouvons que rendre grâce à cet Être mystérieux qui nous a partagé non seulement l’existence mais aussi la connaissance et la faculté d’aimer.

UN DIEU EN TROIS PERSONNES. « C’est ici que les affaires se corsent » dirait mon ancien professeur. Avouons que cette révélation extraordinaire s’est faite progressivement dans la communauté chrétienne, tout au long du premier siècle jusqu’à la mort du dernier Apôtre. Les épitres et les évangiles laissent soupçonner, en effet, une précision graduelle du dogme des trois Personnes divines grâce au travail de l’Esprit Saint, tel que promis par Jésus ( « Il vous conduira dans la vérité toute entière » Jean 16, 13 ). En continuité avec l’Ancien Testament, Jésus nous a parlé plus à fond de la paternité et de l’infinie miséricorde du Père.  Fils de Dieu, image de cet Être invisible (Col 1, 18), il s’est également dit « le chemin » vers le Père. Et c’est précisément dans ce cheminement spirituel que se précisent l’existence et le rôle indispensable de l’Esprit Saint dans notre vie d’enfant de Dieu; animation vitale confirmée par la belle définition paulinienne du chrétien: « Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Romains 8, 14).

« Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant … en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu … en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie … ». Cette formulation fondamentale de notre foi chrétienne a nécessité, au 4e siècle, deux conciles œcuméniques (Nicée et Constantinople) afin de bien établir ce que la Tradition nous avait transmis: un Dieu en trois Personnes! Mystère de foi plus facile à vivre qu’à expliquer, avouons-le! Enfants de Dieu, puissions-nous vivre à fond ce mystère par une grande fidélité à l’enseignement du Christ, sous la sage direction de l’Esprit Saint. Amen!

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La vie est une bataille!

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La vie sur terre est une bataille … rien de plus évident pour qui l’a vécue quelque peu.  Mais qu’en est-il de la vie spirituelle et plus particulièrement de la vie de prière? Laissons à notre ami chartreux, dom Augustin Guillerand, le soin d’y répondre adéquatement:

« Dieu veut faire circuler en nous son Esprit qui est amour ou don de soi, et il nous trouve entre les mains d’un autre esprit qui est égoïsme. Ce négatif doit disparaître. Il ne cède qu’à la lutte. La vie est une bataille: la bataille de Dieu contre le mal. Une âme où on ne se bat pas est une âme perdue sans espoir. Une âme qui ne prie pas est une âme battue sans combat. La paix règne en elle, mais c’est la paix des pays soumis par l’envahisseur et résignés à sa domination.

Ce qu’il faut reprocher aux écrivains spirituels, ce n’est pas de se répéter, c’est plutôt d’avoir peur de le faire. Nous vivons à une époque de savoir plus que d’intelligence. La raison et la mémoire sont à l’honneur; on écrit pour elles, pour les emplir de notions; on ne songe plus à enrichir son âme et à approfondir sa vie. Nous sommes à l’ère des ouvrages de vulgarisation et des articles de revue; il faut être au courant de tout et pouvoir dire son mot sur le dernier ouvrage ou la découverte la plus récente. Les esprits ressemblent à ces parterres artificiels des jours d’apparat où l’on dispose des fleurs dont on jouit sans les avoir cultivées, sans savoir leur nom … et qu’on aura oubliées demain.

La prière, sa nécessité, sa grandeur, les immenses bénéfices qu’elle procure, sa douceur féconde, la gloire qu’elle assure à Dieu, son rôle dans le monde … il ne faut pas seulement avoir lu et compris cela un jour, il faut y revenir sans fin, se le redire à chaque instant et en vivre. Ainsi font l’Esprit Saint dans la bible, l’Église dans ses offices, les saints dans leurs oraisons quotidiennes et leurs incessantes méditations. Il nous faut remonter sans cesse de la beauté des choses à la Beauté essentielle d’où elles procèdent, de la faiblesse de notre nature tombée à la forte tendresse de Celui qui s’est fait notre Rédempteur et qui s’offre à nous reprendre en lui, de la continuelle menace que le monde et le démon font peser sur nous au continuel secours dont nous enveloppe Celui qui veut nous arracher à leur tyrannie. »

(Écrits spirituels, tome 1, page 16 s)

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Exulter de joie en Dieu?

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La Vierge Marie au matin de Pâques  (Zeffirelli)

En cette toute fin du temps pascal, alors que, dans notre société, s’amorce timidement le déconfinement tant attendu, l’Église, elle, s’ouvre spirituellement (et  physiquement en certains endroits) à la joie de la Pentecôte!

« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur »  s’exclamait la Vierge lors de sa visite à sa cousine Élisabeth (Luc 1, 46) … et il est probable qu’elle expérimenta cette même exultation au matin de Pâques ainsi qu’au soir de la Pentecôte! La joie spirituelle est un fruit de l’Esprit. Il ne s’agit pas de l’enthousiasme passager que peut susciter l’écoute de la Parole et qui disparaît souvent dans l’épreuve. La véritable joie spirituelle des croyants est plus profonde et elle se manifeste souvent dans les difficultés de toutes sortes qui exigent générosité et fidélité. Cette joie, que le monde ne peut connaitre ni même désirer, découle de la foi éprouvée! Ainsi, les Apôtres ne cessent-ils de surabonder de joie dans leurs épreuves : « Dans la mesure ou vous participez aux souffrances du Christ, dit saint Pierre, réjouissez-vous » (2 Pierre 4, 13); « Tenez pour une joie suprême, mes frères, d’être en butte à toutes sortes d’épreuves » ( Jacques 1,2); « Je surabonde de joie dans toutes nos tribulations », avoue saint Paul ( 2 Cor 7, 4).

WOW! Déçus peut-être?? Ce fruit de l’Esprit n’est donc pas quelque chose de passager qu’on pourrait obtenir automatiquement à la fin d’une neuvaine! Ce temps de prière, qu’est une neuvaine, prépare le cœur à quelque chose de bien plus robuste et de bien plus grand: le don d’une charité rayonnante qui pousse à sortir du cénacle de notre confort personnel! On aime  penser à la Vierge Marie dont le cœur fut transpercé d’un glaive au Calvaire mais qui expérimenta, par la suite, la joie de l’enfantement de l’Église. On comprend mieux également notre propre joie à la Pentecôte, celle qui nous inspire à vivre pleinement notre vie d’enfants de Dieu. Notons que cette joie spirituelle ne saurait exister sans une conversion de tout soi-même dans la recherche quotidienne du plus parfait: « Ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en-haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en-haut, non à celles de la terre »  (Colossiens 3, 1-2).

Le temps de la Pentecôte (appelé maintenant «  temps ordinaire ») s’échelonnant sur 34 semaines, je ne puis que vous souhaiter, à vous tous, la joie d’une constante recherche des choses qui plaisent à Dieu! 

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Prier la nuit ?

17bOffice nocturne à la Grande Chartreuse.

La nuit est vraiment le moment idéal pour se mettre en présence de Dieu. Les distractions sont réduites au minimum, le calme facilite la réflexion et le repos de la Nature nous ouvre à l’écoute de la Parole. À l’exemple des pieux juifs, Jésus lui aussi aimait se recueillir dans le silence de la nuit. Les ordres monastiques ont conservé cette habitude héritée des premiers moines tout en l’adaptant aux santés fragiles de leurs membres … les Chartreux sont parmi les rares religieux à avoir conservé le lever entre deux périodes de repos, les autres se sont ralliés à un lever matinal plus hâtif  mais au terme de leur repos nocturne.

Quoiqu’il en soit, l’ermite de par sa vocation est voué à la prière continuelle et il ne peut oublier ces paroles de Jésus  sur la nécessité pour les disciples de prier constamment et de ne pas se décourager (Luc 18,1). Il aime offrir une heure de prière nocturne au moment qu’il juge le plus opportun: pour certains, ce sera vers minuit à l’exemple des Chartreux (même si ces derniers prolongent jusqu’à 3h00) pour d’autres, ce sera vers 2h00 car le premier sommeil est ainsi plus garanti. De toute façon, on ne peut en faire l’essai sans se sentir aussitôt accroché. En ce domaine également se vérifient ces paroles  : « Ce que la solitude et le silence du désert apportent d’utilité et de joie divine à qui les aime, ceux-là seuls le savent qui en ont fait l’expérience » ( Statuts des Chartreux, chapitre 6).

Prier la nuit? La réponse ne peut que dépendre des possibilités et des goûts d’un chacun. Personnellement, je ne pourrais m’en passer tellement j’y trouve de lumières et de consolations. Mais les voies de Dieu sont multiples et ce qui est bon pour un peut s’avérer néfaste pour l’autre. L’âge avancé peut également  devenir un facteur incontournable. À chacun d’y répondre selon ses possibilités et son inspiration!

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L’Esprit Saint, moteur de l’Ascension

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Des quatre évangélistes, saint Luc est le seul qui décrit quelque peu l’Ascension de Jésus en présence de ses disciples (Actes des Apôtres 1, 9-11). Et c’est sur ce récit que se base le chartreux, dom Guillerand, pour nous entretenir, dans un sermon, de notre éventuelle ascension dans la vie spirituelle; ascension attribuée à l’Esprit Saint que notre auteur aime désigner du nom de souffle ou de mouvement.  Écoutons-le:

〈 Les apôtres virent Jésus s’élever; puis une nuée vint le soustraire à leurs regards. Et comme ils étaient là, les yeux fixés au ciel pendant qu’il s’en allait, voici que leur apparurent deux hommes vêtus de blanc, qui leur dirent: Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel?  〉

« C’est ce Souffle, cet Esprit, ce mouvement intime qui se communiqua de nouveau au corps le matin de Pâques, et, cette fois, comme le Christ n’avait plus à nous ressembler dans la souffrance et la mort, l’Esprit se l’assimila complètement, le fit corps spiritualisé, lui communiqua  son agilité; et, un jour, à l’heure voulue, devant les apôtres et les disciples réunis, pour réaliser le dessein divin, pour faire connaître ce Souffle au monde, le Mouvement le souleva lentement et l’emporta au sein du Père.

Voilà ce que  nous célébrons aujourd’hui. c’est le terme définitif, le couronnement glorieux, l’éclatante manifestation du mouvement de l’Esprit d’amour qui a animé toute la vie de Jésus et toute son activité … et qu’il est venu manifester. Mais pour le voir, cet Esprit, il faut l’avoir. Les apôtres ne l’ont pas encore; voilà pourquoi, oublieux de la recommandation et de la promesse qui viennent de leur être faites, ils s’attardent à regarder ce corps et cette nuée qui le leur a ravi. Les anges doivent venir et leur rappeler: « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel? » Sous cette forme visible sa mission est achevée, il nous a donné tout ce qu’il devait nous donner.

Ce qu’il nous faut maintenant, c’est de nous livrer totalement à ce Souffle d’amour qui a animé sa vie, c’est de nous plonger, nous immerger en cet Esprit comme dans un bain qui  fera de nous des hommes nouveaux. Il faut que, mus par ce souffle sacré, nous refassions à sa suite cette lente ascension de sa vie, en suivant le chemin qu’il a suivi: car, nous dit saint Paul, nous sommes appelés à rentrer avec lui dans le sein du Père, à y régner éternellement avec lui, mais nous ne régnerons avec lui que si nous avons souffert avec lui: «Si nous tenons ferme, avec lui nous régnerons» (2 Timothée 2,12). »

(Écrits spirituels, tome 2, page 39)

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Conseils à un ermite

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Vivre en confinement exige certains comportements si l’on veut vraiment en profiter tant au spirituel qu’au physique. Un bon dosage d’alimentation, de lecture et de détente s’impose en ce domaine. Voici quelques conseils que  dom Guillerand n’hésite pas à donner à ses correspondants:

Modération en tout

« Pour le corps, il faut, par une série d’expériences (faites d’ailleurs sans préoccupation) découvrir à peu près la quantité et la qualité d’aliments qui conviennent le mieux à la vie, et régler cela par la raison, sans tenir compte de la sensibilité. Quant c’est fait une bonne fois et que l’habitude est prise, on n’y pense plus, et c’est un dégagement précieux. Même principe dans la vie intellectuelle. À noter aussi sur ce second terrain: nourrit uniquement ce qui est assimilé; ce qui ne l’est pas encombre et appesantit. L’assimilation se fait peu à peu, lentement, dans les profondeurs de la subconscience. Ce qui n’est pas immédiatement utilisé n’est ni perdu, ni encombrant. Cela sommeille et, durant ce sommeil, subit de mystérieuses élaborations qui le préparent à jouer un rôle plus tard.

Savoir profiter des lectures

Une lecture peut profiter sans laisser aucune trace dans la mémoire. Il faut, à cet égard, bien distinguer entre la mémoire et l’intelligence. Pour fixer en mémoire il faut faire attention: on remarque ce qui entre et reste. L’intelligence au contraire se laisse imprégner sans qu’on s’en doute. Les choses se fixent alors dans une partie de la mémoire, la subconscience (au-dessous de la conscience claire) et, quand on en a besoin, elles reparaissent. Ce n’est donc pas du temps perdu. Pour profiter des lectures, il faut lire lentement. C’est là surtout que le détachement est nécessaire. On veut trop lire et l’on se fatigue. Et il ne reste que de vagues notions, sans lien, sans clarté, qui encombrent l’esprit au lieu de le nourrir, comme des aliments non digérés. Faire peu et bien.

Savoir se détendre

La détente est nécessaire après l’effort. Savoir se reposer est rare à notre époque trépidante. On use sa vie, on la gâte ou du moins on la diminue autant par l’intempérance dans le travail que par la paresse. J’ajoute néanmoins que je préfère beaucoup les excessifs aux paresseux! Seul l’organisme se fatigue dans le travail intellectuel. C’est donc lui qu’il faut reposer. On le repose en le détendant. Le repos n’est pas l’inertie. On ne se repose pas en cessant de travailler, à moins d’épuisement, mais en changeant de travail. Le nouveau travail doit mettre en jeu des énergies, musculaires ou puissances, qui n’agissaient pas ou peu dans l’action précédente. Il faut donc continuer de travailler mais exécuter un travail différent. »

(Écrits spirituels, volume 2, page 267 ss)

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Vivre à fond le moment présent

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On dit que la réaction normale d’un moine, arrivé pour la première fois dans son ermitage, ressemble beaucoup à celle-ci: « Bon, m’y voici enfin! Alors …  qu’est-ce que je vais manger ce soir?? ». C’est que tous les attraits spirituels d’une vie de prière ne peuvent faire oublier l’aspect contraignant du besoin de se sustenter, fut-il des plus minimes. Et à côté de ce besoin  existe également celui de l’entretien,  car il ne saurait être question de miser, ici, sur les bons soins d’une femme de ménage!  Tout ça pour dire que la vie réelle, même en ermitage, est nécessairement composée de moments très terre à terre et apparemment vides de valeur spirituelle. Or, tel n’est pas le cas, car Dieu est bien réel et il se manifeste dans le moment présent, quel qu’il soit. Comme le disait, un jour,  le Pape François : « L’aujourd’hui est le plus semblable à l’éternité: l’aujourd’hui est une étincelle d’éternité, car dans l’aujourd’hui se joue la vie éternelle » (JMJ de Rio, 2013). 

La vie éternelle se joue donc dans le moment présent! Incidemment, la vie contemplative nous fait facilement discerner toute la valeur d’un geste très humble, comme par exemple: passer la vadrouille ou faire la vaisselle.  Certains actes, en soi, seront évidemment plus importants que d’autres; ainsi, célébrer la messe ou recevoir un sacrement. Cependant, la valeur d’un acte ne réside pas tellement en lui-même que dans l’intention avec lequel il est posé et c’est ce qui peut faire la grandeur de notre « terrible quotidien ».

Voici ce qu’écrivait un moine chartreux à un correspondant qui s’efforçait de vivre le moment présent: « Nous ne sommes obligés qu’à une seule chose: à bien employer le temps et les forces dont nous disposons. On réalise ainsi sa destinée, et nul n’est tenue à autre chose. (…) Notre vie n’est pas nécessairement celle d’un grand homme. C’est celle d’un homme; et tout est là. Être grand ou petit ne dépend pas de nous. Réaliser l’être que nous avons dépend de nous à chaque minute, et c’est de cette réalisation continue qu’est fait un homme » (dom Augustin Guillerand).

Le confinement actuel nous prive des rassemblements liturgiques mais non de la prière. Notre bouche peut être muette mais notre vie vécue dans la fidélité  est une acclamation, et  Dieu prête l’oreille au chant de notre cœur!

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Croire au bien en nous, et dans les autres!

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Monastère de la Grande-Chartreuse (en Isère, France)

Dom Augustin Guillerand a vécu ses dernières années à la Grande-Chartreuse, maison-mère de son Ordre, non loin de Grenoble. Voici ce qu’il écrivait à un ami concernant la connaissance de soi et la juste mesure à observer dans ce domaine:

« Nous sommes meilleurs que nous ne pensons, et les autres aussi. Il existe une juste mesure assez difficile à trouver entre l’optimisme qui ne voit que le bien et le pessimisme qui ne voit que le mal; c’est qu’il y a du bien et du mal mêlés dans l’œuvre divine. Le mal est plus visible que le bien parce qu’il est en surface, mais le bien l’emporte en définitive. Quand on a l’occasion de parler intimement  avec une personne, on est toujours favorablement surpris; elle est meilleure qu’on ne croyait. Croyons donc au bien en nous et croyons au bien dans les autres. Ce sont là des vues divines. Le monde était affreusement mauvais quand Jésus est venu et ce mal ne l’a pas arrêté.

Il faut donc que nous n’ayons plus peur ni de nous-mêmes ni des autres. Il faut regarder la vie réelle en face. C’est ce regard profond et prolongé qui nous donnera Dieu, car Dieu est au fond de tout. Tout est parce qu’il l’a voulu ou permis. Et si le mal permis par Dieu nous effraie, disons-nous qu’au fond de ce mal il y a un bien, et c’est ce bien qui est voulu. Je puis donc dire, même en pensant au mal, qu’un vouloir de Dieu se cache au fond de tout. C’est ce vouloir que nous cherchons. Nous souffrons de ne pas le trouver autant que nous le voudrions. Cette souffrance est noble. Remercions Dieu de l’avoir déposée au fond de notre cœur comme un appel de lui à nous et de nous à lui.

Mais consolons-nous; il y a un remède, c’est la foi vraie. Il existe une foi qui adhère aux vérités avec la seule intelligence et il en est une autre qui adhère avec le cœur. La première ne suffit pas, elle est froide et distante ; elle n’unit pas, elle nous laisse loin de Dieu et vides. La deuxième nous comble parce qu’elle fait l’union. Cette foi vraie et vivante est comme une prise de possession de Dieu. Il devient nôtre, il devient l’Hôte aimé de l’âme. Et l’âme,  dégagée des choses, n’a plus qu’à se tourner vers lui par une pensée aimante pour réaliser l’intimité rêvée.

Voilà il me semble où Dieu nous appelle. On n’y arrive qu’après un long voyage qui nous sépare des créatures et de nous-mêmes. Nous aurons le courage d’accomplir ce long et dur parcours, et nous connaîtrons la joie du terme atteint. »

(Écrits spirituels, tome 2, page 221s)

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