
Nous terminons le récit de la guérison miraculeuse du fils de l’officier royal (Jean 4, 43-54) par la rencontre du père, à Capharnaüm, avec ses serviteurs qui lui apprennent la bonne nouvelle. Cet homme, en plus d’avoir obtenu l’objet de sa prière, a été transformé par Jésus. Écoutons, encore une fois, notre commentateur chartreux nous l’expliquer en détails :
« Le père était, croient les commentateurs, à peu de distance de sa maison quand il rencontra ses serviteurs accourus au-devant de lui. Dans son récit de cette rencontre qui dut être si émouvante, l’évangéliste garde son allure simple, brève, toute objective. Cependant rien n’y manque d’essentiel. Cet essentiel tient en deux points: la nouvelle de la guérison accomplie, l’enquête du père qui contrôle les faits.
Les serviteurs eux-mêmes, probablement de loin, d’un mot, annoncent la guérison. Ils emploient les mots mêmes du Sauveur; ils disent : « Ton fils est plein de vie ». L’heureux père aurait pu s’en tenir là; cela suffisait à la nature, à son affection comblée. Mais il y a désormais en lui un autre homme, une nouvelle nature; une âme lui est née au contact du Maître. Elle est née de cette parole qui semblait un reproche : « Si vous ne voyez pas, vous autres, vous ne croyez pas ». Lui il a cru sans voir ; il a livré son âme à ce Verbe qui lui demandait l’hospitalité dans son esprit, et qui voulait y occuper la place à laquelle il a droit. Il est la Vérité même, Celui qui ne se trompe ni ne trompe. En entrant dans une âme, il doit être admis sans hésiter. Sans hésiter ne veut pas dire sans contrôle, ni sans raison. Il ne supprime pas la raison ; il lui demande de s’incliner devant lui, devant sa lumière supérieure, mais seulement après avoir reconnu cette supériorité. (…)
Le regard de l’officier est fixé sur cette lumière d’où procède toute lumière à laquelle toute clarté doit s’ordonner. L’enquête à laquelle il se livre a pour but de la manifester. « Le père leur demanda à quelle heure il s’était trouvé mieux. » C’est hier, à la septième heure, lui dirent-ils, que la fièvre l’a quitté ». Le père reconnut que c’était à l’heure même où Jésus lui avait dit : » Ton fils est plein de vie », et il crut, lui et tous les siens » (Jean 4, 52-53). Cette enquête n’ajoute rien ; le père n’est pas plus éclairé après qu’avant ; son fils n’est ni plus ni moins guéri et vivant. Mais son âme est mise en face de la Lumière vraie par sa propre lumière. Les deux s’accordent, se fondent, n’en font qu’une. Il constate cela, et il en est ravi. Il ne fait pas de peine à la Lumière vraie en faisant ce contrôle et cette constatation: bien au contraire. Elle le veut, elle l’exige. Elle n’admettrait pas qu’on ne le fasse pas. Elle s’est communiquée à la raison pour que la raison constate et contrôle. (…)
L’heureux père constate que Jésus ne s’est pas trompé. Les serviteurs constatent que la guérison est l’œuvre de Celui que leur maître est allé trouver. L’intervention divine est manifeste, et la puissance de Celui qui est intervenu éclate aux yeux de tous, emporte leur foi qui se renforce de cette adhésion commune. (…) La divine parole par delà les bénéficiaires immédiats s’adresse à tous les assistants, et ensuite à tous les lecteurs de l’Évangile. Elle s’offre, elle cherche des terres où elle puisse germer. Elle est la semence qui demande asile et qui, accueillie, renouvelle sans fin le même don. Voilà ce qui compte, beaucoup plus que le prodige et les détails dont il est entouré ; voilà ce qu’il faut retenir et vivre. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 247 s)
L’énorme fossé entre Jésus et les Juifs
La guérison de l’infirme à la piscine de Bethesda, un jour de sabbat, a provoqué la fureur des adversaires de Jésus. Le long discours qui s’en suit révèle l’énorme fossé qui sépare le Maître et les Juifs de Jérusalem. Voici la conclusion qu’en tire notre commentateur attitré, dom Augustin Guillerand :
« Je vous connais, je sais que vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu » (Jean 5, 42). Jésus n’est animé que par l’amour ; il ne veut que se donner et donner, se donner à son Père dans les hommes en donnant son Père aux hommes et les hommes à son Père. Les Juifs ne songent qu’à rester dans leur étroitesse légale et à y maintenir les âmes autour d’eux. L’opposition est complète. (…) Jésus ne se présente pas en son nom, mais au nom de Celui que ses adversaires lui opposent. Mais il y a entre lui et ses adversaires une différence énorme. Lui, il entend sa voix, il voit sa face; eux ils n’entendent ni ne voient. Et c’est pourquoi ils ne le reconnaissent pas en Celui qui leur parle et leur révèle cette face : « Vous n’avez jamais entendu sa voix, ni vu sa face ». Ils ne portent pas en eux-mêmes cette parole qui procède du sein du Père, et qui reçue par le Fils le fait image et expression parfaite du Père. Ils ne portent en eux que la parole de leur « moi » que heurte la prédication de Jésus.
De là leur incompréhension à son égard … et leur opposition. Jésus voit et reproduit: il est Fils … et il représente le Père ; il se présente en son nom; le Père parle et se montre en Jésus, parce que Jésus se tient tourné vers lui, ne regarde que lui et ne fait que ce qu’il lui voit faire. Les Juifs se tiennent tournés vers la créature, ne voient qu’elle, ne reproduisent qu’elle, ne cherchent leur gloire qu’en elle, sont incapables de chercher leur gloire en Dieu et de se soucier de sa gloire à lui : « Comment pourriez-vous croire, vous qui tirez gloire les uns des autres, et ne recherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? » Le divin Maître revient, sous cette forme nouvelle, à l’affirmation qu’il a posée au début de la discussion et qui la domine. Il y revient pour marquer toute la distance qui le sépare de ses ennemis, après avoir établi nettement les deux positions. Lui est en face de Dieu, porte ses traits, est Fils, donc égal. Image parfaite où brille sa beauté, où retentit sa vérité. Eux sont en face d’eux-mêmes, sur le plan humain … comme le premier homme, Adam, dont ils reproduisent la faute, à la merci du démon qui les arrête à leur vérité et à leur bien propre.
Dans un dernier trait à dessein écrasant (où, si l’on osait, on serait tenté de voir un peu de ce sarcasme divin qui est assez fréquent dans l’Ancien Testament) il les renvoie de nouveau à toutes les autorités sur lesquelles ils croient pouvoir s’appuyer. Il se dégage d’eux ; il ne veut même pas se faire leur accusateur ; il veut qu’il n’y ait rien entre lui et eux ; il leur enlève ce point d’appui dont ils se glorifient devant le peuple. Moïse et toute l’Écriture les condamnent : car ils enseignent ce que lui-même enseigne et ils ne parlent que de lui. Les Juifs ne croient pas au Maître parce qu’ils ne comprennent pas le sens caché des Saintes Lettres. Toute l’Écriture est éclairée par la Lumière qui leur parle; et en refusant cette lumière, c’est toute la Bible qui leur reste fermée. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 270 ss)
Partager