
Les écrits de l’apôtre saint Jean dévoilent une pensée pas toujours facile à saisir. Sa première lettre et surtout le Prologue de son évangile laissent entrevoir un contemplatif dont la pensée n’est pas rectiligne comme la nôtre mais circulaire… Jean aime se répéter, revenir en arrière et même reculer ! Voici comment nous l’explique son commentateur chartreux, dom Augustin Guillerand :
« Il était au commencement auprès de Dieu » (Jean 1,2) . Jean se répète; il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu’il écrit; son évangile, c’est sa vie. C’est son âme qu’il exprime; il contemple Celui qu’il aime, en même temps qu’il en parle; il le regarde longuement dans la demeure où il l’a introduit; il sait que ce regard prolongé qui procède de l’amour engendre la lumière et rentre dans l’amour où il s’achève. (…)
Jean reprend sa pensée et la répète, et nous redit sans se lasser, sans crainte de nous lasser, pour nous entraîner après lui, et à la suite du Verbe lui-même, sur la route de l’amour : Il était au commencement auprès de Dieu. Il était l’hôte de Dieu, il était là dans la demeure qui est Dieu même ; et il était cette demeure, comme il était Dieu … Car il était l’Image parfaite qui reproduisait parfaitement la perfection infinie. Il était ce qu’elle est ; il faisait ce qu’elle fait ; il l’exprimait; il était sa Parole, son Verbe. (…)
Je me répète moi aussi … et je ne crains pas de le faire. Avec Dieu, il faut le faire. Dieu ne dit qu’une chose ; il ne fait qu’une chose ; il se répète sans fin. Quand un mot dit tout, on ne peut que le répéter. Quand on se donne tout dans un acte, on ne peut que refaire cet acte. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 97 s)








« Et le Verbe était Dieu »
La Trinité de A. Roublev
Le mystère de la Trinité des Personnes divines est certainement le Mystère par excellence et dom Guillerand, dans son commentaire du 4e évangile, n’a pas du tout la prétention de le résoudre ou même d’y apporter un éclaircissement. Théologien classique mais aussi poète, il s’efforce d’adopter une terminologie vivante et accessible à tous. Ce qui fait son charme, c’est qu’il s’efforce de charger tous ses mots de son expérience spirituelle. Voici un extrait de son commentaire sur le Prologue de cet évangile :
« Et le Verbe était Dieu » (Jean 1,1). En Dieu, il n’y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L’image, le Fils, la pensée qu’il produit en lui, c’est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seul une image infinie peut représenter l’infini. Seul un Fils parfait peut procéder d’un Père qui est toute perfection. L’Être parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.
Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n’est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu’un avec lui, mais il n’est pas lui ; il est nécessairement distinct de lui.
Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond avec aucun autre; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L’un le donne sans le recevoir ; l’autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu’ils se donnent mutuellement : c’est l’être infini … et il ne peut y avoir qu’un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 96)
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