
Dans une société comme la nôtre, l’attention dans la prière est d’autant plus difficile que les distractions d’une vie trépidante sont multiples ; le savent bien ceux et celles qui s’efforcent de s’adonner à un minimum d’oraison. D’où vient cette incapacité ? Dom Guillerand nous l’explique assez clairement :
« Une âme attentive est une âme tendue vers l’objet qui l’attire. Une âme distraite est une âme qui se laisse attirer par d’autres objets. L’attention dépend de l’importance que nous reconnaissons à l’objet qui nous sollicite, de l’attrait qu’il exerce. Si nous le savons grand et beau, bon et fort, si nous le connaissons très parfait, riche de tout ce qui peut nous combler, l’attention est extrême.
L’attention à Dieu est rare parce que rares sont les âmes qui le connaissent. Le péché nous a détournés de lui ; nous vivons en face du créé; les images des créatures nous emplissent l’âme, nous retiennent et rendent l’attention à Dieu difficile. Il faut se retourner ; c’est le sens du mot conversion. La conversion a bien des degrés. Les Saints seuls sont de vrais convertis ; seuls ils vont jusqu’au bout de leur mouvement. Ce bout c’est un regard qui ne veut plus faire attention qu’à Dieu … et peu à peu, à la suite d’exercices plus ou moins prolongés et avec l’aide de la grâce, se fixe en lui.
Les créatures, et le démon qui en use, ne se laissent pas évincer sans combat. La vie d’oraison exige des batailles continuelles ; c’est le grand effort, et le plus long, d’une existence qui se voue à Dieu. Cet effort porte un beau nom : il s’appelle la garde du cœur. Le cœur humain est une cité ; il devrait être une forteresse. Le péché l’a livré. Depuis, c’est une cité ouverte dont il faut rebâtir les murs. L’ennemi se jette sans cesse à la traverse. Il le fait avec son habilité et sa force, avec fourberie et avec fougue. Il présente des pensées si heureuses, parfois si utiles, des images si charmantes ou si redoutables, il enveloppe le tout de raisons si pressantes, qu’il arrive à chaque instant à nous distraire, à nous tirer hors de la divine présence. Il faut sans cesse s’y remettre.
Ces reprises continuelles, ces recommencements sans fin, plus encore que la lutte proprement dite, nous lassent et nous abattent. Nous préférerions une violente bataille … violente mais définitive. Le bon Dieu ne le veut pas en général. Il préfère cet état de guerre, ces embûches et ces guet-apens, ces précautions et ces vigilances. Il est l’Amour et la longue guerre exige plus d’amour et le développe davantage. D’ailleurs, il est là ; il mène lui-même le combat ; il contient l’ennemi ; il surveille et déjoue ses manœuvres ; il s’en sert ; il le laisse s’avancer pour mieux le frapper et l’abattre. Il prépare des triomphes magnifiques par des insuccès passagers, même par des désastres. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 23 s)








Pourquoi ne puis-je pas te suivre dès maintenant?
Il n’est pas rare de vouloir entrer en action prématurément, faussement persuadés que nous en sommes capables. À la dernière Cène, alors que Jésus annonce son départ imminent, l’apôtre Pierre (angoissé, comme tous les autres d’ailleurs, devant cette absence imprévue) voudrait bien le suivre. Pierre ignore sa faiblesse et il lui faudra passer par bien des épreuves pour s’en convaincre ; alors il pourra trouver en elle sa force et sa grandeur. Mais laissons notre ami chartreux, dom Augustin Guillerand, nous commenter plus adéquatement ce passage évangélique :
« En Dieu seul la lumière brille éternellement d’un éclat infini. En nous les ténèbres la précèdent, et elle ne les dissipe que peu à peu. Le lever de la lumière se fait généralement dans la lutte et par l’épreuve. Elle procède de la foi, et la foi est une nuit qui enveloppe en son ombre la clarté. Pierre et les apôtres doivent traverser cette nuit avant de jouir de la lumière : « Vous me suivrez plus tard, mais vous ne pouvez pas maintenant » (Jean 13, 36). Le miroir d’âme n’est pas purifié; l’épreuve est proche qui le purifiera. Elle le purifiera en révélant ce qu’un homme ne sait jamais assez, ce qu’il apprend en dernier lieu : sa faiblesse sans bornes, et qu’il faut trouver en elle sa force et sa grandeur. C’est ce qu’explique et annonce le divin Maître, aussi riche d’amour et de lumière en le faisant qu’en se mettant aux pieds des siens pour les laver : « Jésus lui répondit: Tu donneras ta vie pour moi ? En vérité, en vérité, je te le déclare : avant que le coq ne chante, tu me renieras trois fois » (Jean 13, 38).
Tout ce chapitre 13 de saint Jean est une révélation aiguë de cette faiblesse dont la connaissance est si nécessaire, et à laquelle s’oppose, en contraste, la toute-puissance de Celui qui la révèle. Les hommes y apparaissent, avec Judas que la passion emporte au fond de l’abîme, avec Pierre et le groupe apostolique qu’anime la meilleur bonne volonté mais qui comprennent si peu et si mal. En face d’eux, Jésus se dresse immensément grand, grand de la science qui pénètre tout le dessein divin, « Jésus sachant que tout lui a été remis par le Père », grand de sa toute-puissance qui est la puissance sans limite, grand de son amour qui s’abaisse à soulever la misère humaine et qui accepte à la fois les résistances hostiles jusqu’à la trahison et les lenteurs de l’esprit qui égare les cœurs.
Le discours après la Cène ne se comprend bien que dans ce cadre : celui de la science et de l’amour infinis qui se communiquent sans réserve à des âmes si peu ouvertes ou si irrémédiablement closes. »
(Écrit spirituels, tome 1, page 419 s)
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