
Une seule chose compte finalement dans la vie : accepter Dieu ou le refuser ! Si on l’accepte, on entre dans la Lumière ; si on le refuse, on reste dans les Ténèbres. Cette façon de voir les choses nous vient de l’Évangile et plus précisément de saint Jean, auteur du 4e évangile. Dom Guillerand nous l’explique dans son commentaire du Prologue :
La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue
(Jean 1, 5)
« Pour pénétrer tout ce Prologue, comme aussi bien tout ce quatrième évangile, il faudrait être entré dans l’âme de saint Jean, il faudrait s’être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la vie divine où on sent si nettement qu’il avait, lui, sa demeure et sa vie. Pour lui, Dieu est Lumière. La vie de Dieu, c’est la manifestation de cette lumière. Elle est faite éternellement par le Père au Verbe : et c’est ce qu’il nous vient de dire : « Au commencement était le Verbe; il avait sa résidence en Dieu, il était Dieu; il était la Vie; toute vie, tout être, tout mouvement d’être est en lui, et il était aussi la lumière des hommes ». Voilà le monde divin; voilà, en quelques mots, le tableau de ce monde ; un principe qui est océan, source. Là, tout être, toute vie. De là, toute manifestation d’être et de vie, donc toute lumière.
Hors de là, les ténèbres. Les ténèbres ne sont pas; les ténèbres, c’est l’absence de lumière. Mais la Lumière peut se donner aux ténèbres. Elle peut se répandre hors d’elle-même. Cette expansion extérieure n’est pas une nécessité pour elle. Rien ne lui est nécessaire qu’elle-même ; elle est tout, elle trouve tout en elle-même. Pourtant, elle aime se répandre, car elle n’est rien autre que l’Être qui est. Or, l’Être se donne autant qu’il est. L’Être essentiel est le don de soi essentiel. La Lumière ne veut et ne peut qu’éclairer. Dans la mesure où elle le fait, les ténèbres reculent.
La lumière dont parle ici saint Jean est la divine Lumière dont il a été le disciple et l’ami, qu’il a contemplée, aimée, accueillie dans sa manifestation terrestre. Les ténèbres ce sont les âmes fermées à ce divin rayon. Nous sommes là sur le terrain spirituel et surnaturel. Tout le quatrième évangile nous y tient sans cesse : « Je suis la lumière du monde, dit le Maître aimé du disciple aimant … Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jean 8, 12). La lumière qui l’éclaire, c’est la Lumière qui est Vie, c’est la Lumière qui rayonne pour se donner, qui se donne pour qu’on la voie, et qui vivifie en se montrant. Mais tous ne la voient pas. Il y a des demeures qui se ferment. Celles qui l’accueillent deviennent lumineuses; la Lumière s’enfante en elles ; elle y reproduit son éclat et sa chaleur qui sont ses traits ; elles deviennent « filles de lumière ». Les autres restent dans la nuit: ce sont les « filles des ténèbres ». Les premières s’ouvrent à la Vie, les secondes à la mort. Les unes et les autres se donnent et vivent de ce don. Mais les premières se donnent à la vraie vie et vivent vraiment, et les secondes se donnent à des ombres et n’ont que l’ombre de la Vie.
Les longs siècles qui ont précédé la venue de Jésus sont en ce court verset. Pour saint Jean, une seule chose compte, et il a raison : l’attitude que l’on prend à l’égard de la Lumière. On l’accepte ou on la refuse ; si on l’accepte on la voit, on voit qu’elle se donne, on se donne comme elle se donne, et c’est la vie. Si on la refuse, on reste dans les ténèbres, on ne voit que ce qui n’est pas : on s’unit à ce qui n’est pas … et c’est la mort. La littérature chrétienne, tous les Pères de l’Église, les théologiens, les auteurs spirituels, ne peuvent que redire cela, sans jamais atteindre à la profondeur des mots si brefs du disciple au regard d’amour. »
(Écrits spirituels, tome 1, page 103 s)







Tel un aigle dans les hauteurs
« Au commencement était le Verbe » (Jean 1, 1). Même si dom Guillerand a connu, aimé et adopté comme guides de sa vie spirituelle des sommités comme saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, il n’est pas exagéré de dire avec son biographe, le jésuite André Ravier, que cet éminent chartreux n’avait qu’un seul véritable maître en ce domaine : saint Jean l’Évangéliste. Son style de contemplation est bien celui de l’auteur du Prologue du quatrième évangile : « Jean se répète, écrit dom Augustin, il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur les hauteurs, en face de cette Réalité qui pour lui est tout … De là le mouvement si spéciale de sa pensée ; elle avance lentement, parfois elle s’arrête, elle semble même reculer de temps en temps, et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. » (Introduction aux Écrits Spirituels, page XI). Ce moine avouera lui-même : « Je suis comme un oiseau qui tournoie autour d’un sommet avant de s’y poser … Sur ce sommet, je trouve tout » (ibidem).
De ce contemplatif du 20e siècle, j’aimerais vous présenter dans les semaines qui viennent quelques extraits de ses méditations sur le Prologue de Jean. De tous ses écrits, ces méditations sont comme le texte-clé de l’âme et de la pensée de dom Augustin. Bien que l’influence de saint Jean sur cet ancien prêtre de Nevers ait été antérieure à son entrée en Chartreuse en 1916 (Valsainte, Suisse), il n’est pas négligeable de savoir que la rédaction de ce commentaire s’est faite à la fin de sa vie, entre 1940 et 1945, au berceau de l’Ordre, la Grande Chartreuse, qui venait de rouvrir ses portes. Il devait y mourir à l’âge de 67 ans, le 12 avril 1945, après trente ans de vie religieuse.
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